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15. Le mardi 30 janvier 2007 à 17:40, par
Hugo
Je voudrais rendre hommage à Christian Lehmann pour la liberté qui règne sur
son blog. Sur un tableau voisin, intitulé « L’adieu aux armes » se succèdent
des dizaines de liens grossiers vers des sites sans rapport avec l’objet de
la tribune qui les héberge, à la fois publique et intime. Si Christian
Lehmann n’avait pas résisté à la tentation de censurer cette longue ineptie,
je ne me serais pas exprimé ici. Que la misère de « L’adieu aux armes »
côtoie la gravité de « Ma mère est partie cette nuit » met en valeur la
dignité et la tenue qui se sont donnés rendez-vous dans l’affliction.
Le message qui exprime le mieux cette noblesse est le septième. Primus inter
pares, il m’a bouleversé. Je l’ai découvert, ainsi que tous les autres, un
long mois après sa parution.
Au mois de décembre, - je ne suis pas certain que les dates étaient les 11,
12 et 13 -, j’ai fait trois rêves successifs et liés. Pour moi qui ne me
rappelle pas de mes rêves, d’ordinaire, je suis encore secoué de l’immense
détresse de ceux-là. Dans le premier, la femme qui m’emplit était dans une
désolation profonde : quelqu’un de très proche, peut-être un de ses enfants,
était mort. Des tranchées de larmes, des cheveux en cascade de désordres,
des courses éperdues, des paroles trop courtes, des consolations inutiles.
La nuit suivante, cette femme dont je ne connais pas les bornes, était en
prison ; c’était une variante du premier rêve. La troisième nuit, je
continuais encore de me torturer pour découvrir une vérité dont j’étais
inexplicablement si proche, déjà trop proche peut-être pour l’appréhender :
mon aimée était atteinte d’une maladie incurable. Toute la rancune de
l’irréversible semblait s’interposer entre la vie et le soleil.
Le message signé « Sophie W. » contient la sensation de ces rêves. C’est
parce que cette parenté m’est apparue que j’ai lu plusieurs fois ce court
texte. A chaque passage, il s’est alourdi de sens et s’est prolongé hors de
son bouquet d’intentions, riches et variées, puis même hors de son contexte.
J’ai pensé d’abord que là s’exprimait cette tristesse singulière et
solennelle que la politesse bride et gauchit. Mais il y avait un peu plus
qu’une condoléance, sincère, pour la mère d’un auteur, qu’on aurait
seulement connu à travers la forêt des médiations que sont le papier du
livre ou le pixel de l’écran. C’est comme si les cinq phrases du message
étaient tendues prêtes à craquer, dans une vive retenue. Il me semble qu’il
y avait derrière la façade, légèrement vibrante de ces mots, quelque chose
de plus grand, freiné à grand peine, je ne sais quoi, un roulement, une
tempête, un immense cumulus, une supplique, un fluide varié, peut-être
vorace, probablement douloureux dont je subodore les fragrances, et dont
j’envie les élancées. Je crois que le message ne s’est pas écrit en une
fois, que l’abondance qu’il contient a été taillée, gommée, gainée, mais
qu’elle s’échappait parfois, nécessitant un nouveau brouillon, peut-être
agacé, peut-être fébrile, un nouveau pinceau, une nouvelle idée chassant
vivement la précédente avant de rendre son esquisse qui se voulait
définitive ; on sent que de tels exercices, qui ne sont pas formels, malgré
les apparences, se sont répétés plusieurs fois en quelques heures.
L’exigence de la dignité, de la sobriété, de la simplicité encadrent ici
quelque chose qui les répudie, mais avec succès, mais à la Pyrrhus.
J’entends parler cette femme, et je la vois aussitôt se multiplier. D’abord
et avant tout, je la vois mère. Elle utilise le mot tendre et intime de
maman, alors que même Christian, dans son annonce à laquelle elle répond,
restait dans l’ampleur brechtienne du mot mère. Le maman, qui est un mot
d’enfant, signe l’identité entre les mères. Par la grâce de leur fécondité,
par le détour de l’enfantement, elles savent devenir sœurs, nos mères. Je
vois Sophie tenir la main de la mère de Christian. Et elle la serre. Je
n’ose pas entrer dans la pensée qui accompagne ce geste qu’elle fait si bien
: je ne regarde jamais la mort ainsi.
Tout l’empire qu’elle a essayé de garder sur son émotion n’a pas pu
l’empêcher de signaler, sans ostentation, qu’elle a eu un lien, un autre
lien que moi et nous qui lisons ce blog, avec la mère de Christian. Cette
bienveillance dont il lui a été fait écho est l’écho de la bienveillance de
Sophie. Il y a une si grande discrétion dans cette indiscrétion que je m’en
veux de l’avoir remarquée.
Ensuite, heureuse transmission, elle en vient à Christian ; je ne sais
pourquoi, j’imagine qu’elle l’a rencontré, qu’il y a une histoire, peut-être
un lambeau d’histoire, qui clignote en référence invisible. Heureuse
transmission est le carrefour de ce message : de la mère à la femme, de la
maman au fils, de la sœur à l’amie, de l’intime au public, du public à
l’intime. Heureuse transmission ouvre la condoléance à l’espoir, et l’espoir
se scinde en plusieurs espoirs : pour Christian, pour Sophie, pour moi, pour
l’enfant de Sophie, pour l’enfant de Christian, pour nous tous. Dans
heureuse transmission un relais invisible passe de hier à demain, un moment
figé devient mouvement, l’imagination, engourdie par le drame, s’étire et
inspire. Oui, l’heureuse transmission va plus loin que le message de Sophie
: elle s’alimente là où nous sommes tendres et elle fond nos plastrons
d’airain.
Ce regard vivant, si juste. Quelle étrange phrase sans verbe ! Pour moi elle
sonne à la fois comme inadaptée, et comme tout à fait cohérente. Le vivant
est adapté parce qu’il nie la mort, ressuscite, d’accord. Mais le juste ?
Christian, dans son faire-part, a manifesté de la colère contre les «
briseurs de tabou ». Il y aurait beaucoup à dire sur cette colère que je ne
trouve pas juste, comme beaucoup de colères ; Sophie occulte ce mouvement de
la blessure qu’elle cherche à panser au moment où elle dit ce regard vivant,
si juste. D’ailleurs, ce n’est pas un regard qui à ce moment là meut
Christian. D’où, alors, me vient l’impression de cohérence ?
L’heureuse transmission est allée au fond de Sophie. C’est là, en son sein,
qu’elle a trouvé le vivant, le vrai vivant, pas seulement la plate négation
de la mort, mais l’éventail, mais la fluidité, mais l’impérieux allant de
nos insatisfactions, qui dénoue nos colères et qui jette Sophie vers
Christian, et moi vers eux. Et le vivant du propre regard de Sophie est ce
qui est si juste, ici. C’est pourquoi la courte phrase sans verbe est
détachée du sujet du regard : dans le message adressé à Christian, à sa
mère, Sophie ne peut parler d’elle qu’en transférant sur eux ce qu’elle
exprime sur elle-même. La retenue, la balance et l’harmonie sont ici la
mesure de la justesse. Le regard de Sophie est intense, – vivant -, droit,
et elle a réussi à lui donner l’équilibre de l’heureuse transmission et de
tout les extrêmes qu’elle concentre : mère et femme, tristesse et bonheur,
contemplation et action, aller vers l’autre et se retenir, émotion et
maîtrise. Dans son regard, Sophie a équilibré la balance de tout ce qui est,
en ce moment, si vivant en elle. Il est juste.
Ce regard, malheureusement, ne se décrit pas. Je l’imagine aussi beau et
aussi singulier que le plus beau que j’aie vu. C’est un regard de femme.
Nous, les hommes, n’avons pas ces regards là, ces rayons de matrice, ces
courbes droites, ces velours déployés. Même Christian n’est ici appelé qu’à
le porter, et à le transmettre, le beau regard de Sophie.
Amitié et soutien : une mère et une femme, une alliée et une inconnue, une
soeur et une conseillère, déroulent un voile de compassion et de sérénité,
opaque comme un soupir. Un cœur fort propose un repos invincible aux
souffrances, aux tourments, aux colères.
Ce calme qui bat, ce refuge des désarrois, se dédouble encore d’une beauté
plus grande. Je ne pense pas, en effet, que la signature soit un pseudonyme.
Chère Sophie W., pardonnez moi d’avoir cliqué votre nom sur le grand dédale
qui l’environne. Il n’apparaît nulle part ailleurs qu’en cette seule
occasion. Cette présence unique en rehausse la noblesse. Ce n’est pas
seulement un grand cœur sûr, c’est un grand cœur courageux, qui veut, en
cette occasion, allier la plus franche simplicité à une hardie nudité. Et ce
cœur s’offre.
Je ne peux pas en être l’heureux destinataire. Mais merci de m’avoir laissé
entrevoir un tel trésor. |
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