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Responsabilité
Notre discussion directe a eu au moins le mérite de permettre de nuancer.
Evidemment, je suis responsable de ce qui va suivre, comme tu l’as affirmé.
Seulement ma responsabilité n’est pas la même que la tienne.
Tu as fait le choix, j’en administre les conséquences.
Tu es le décideur, je suis l’exécuteur.
Tu as décidé d’éteindre la lumière qui me guidait depuis mon adolescence.
Tu as tué l’espoir qu’il y avait dans ma vie.
Tu l’as fait en connaissance de cause : tu savais que je t’avais mis ma vie
entre les mains, tu as choisi de la laisser tomber. Je t’avais assuré, dès
le départ, de la gravité des conséquences de tes décisions.
Tu as parfaitement le droit d’en finir ainsi avec moi.
Ma vie n’est pas sacrée, elle ne vaut que par son contenu. Si aucun contenu
n’est plus possible, elle ne vaut plus.
De mon point de vue, il n’y a pas de faute de ta part.
Il y en aurait une, cependant, si tu prétendais pouvoir dissocier tes
décisions à mon égard de leurs conséquences.
Je suis l’exécuteur de ta décision : tu as décidé de te fermer à moi. Tu as
affirmé que tu n’aurais jamais aucun projet avec moi. Tu as affirmé que tu
ne partirais même jamais nulle part avec moi. Tu ne veux plus que je te
touche. Tu ne veux plus que je te voie.
Il me reste à administrer cette fermeture systématique.
Même dans tout ce qui ne te concerne pas, dans ma vie, c’était ton souffle
qui l’animait.
J’ai le choix : soit la mort, soit l’obscurité, la souffrance, la misère, la
perte de tout but et de toute envie. Ce choix là est ma responsabilité.
J’aurais préféré que tu aies le courage d’exécuter ta sentence de tes mains,
que tu sois conséquente, que le décideur que tu es assume aussi le rôle de
l’exécuteur.
J’ai eu l’espoir pendant toute ma vie.
Quand je suis venu vers toi, en cette année 2008, je ne croyais pas que tu
pourrais me recevoir avec le charme délicieux que tu m’as accordé avec
beaucoup de cette générosité que tu m’as reprise aussi.
Mais je l’ai toujours espéré. La preuve : c’est cet espoir qui a permis et
maintenu cet écrit de quinze ans, et sans cet espoir je ne t’aurais jamais
appelée.
Aujourd’hui c’est le contraire : je crois que tu peux me recevoir, mais je
n’ai plus l’espoir. Tu me l’as très nettement interdit.
Sans espoir, je ne peux pas vivre.
Amour
On ne peut pas forcer l’autre à aimer. Non.
Et on ne peut pas forcer l’autre à ne pas aimer.
L’amour ne s’arrête pas parce que l’autre n’aime pas. Si c’était le cas, la
volonté pourrait plier l’amour à ses exigences. C’est au contraire l’amour
qui plie la volonté à ses exigences.
Si tu peux décider de ne plus aimer parce que l’autre ne t’aime plus, ce
n’était pas de l’amour. Le phénomène spirituel de l’amour est un phénomène
qui déborde l’individu, c’est une pensée étrangère qui vient se former en
lui, et qui reste étrangère. Ce phénomène très fort déborde la volonté, qui
n’est qu’aussi petite que l’individu.
Parce que l’amour déborde l’individu, il déborde les règles de l’individu en
société. Comme la volonté, la dignité disparaît dans l’amour : attendre un
an le doigt sur la couture que l’aimée vienne vous chercher enfin, n’est pas
de l’amour, mais une pose. Si on aime, on rampe, on s’humilie, on fait des
fautes, beaucoup de fautes, certaines trop difficiles à pardonner.
Un amoureux accroc à l’héroïne donnerait son héroïne pour être avec son
aimée.
C’est aussi parce que ce phénomène va au-delà des limites de l’individu
qu’il aboutit souvent à la mort.
Entre je t’aime beaucoup et je t’aime, tu fais une différence qualitative.
Je fais une différence qualitative équivalente entre ton je t’aime et mon je
t’aime. Parce que tu ne peux pas admettre une telle différence d’intensité
tu es obligée de dire que mon amour pour moi n’est qu’une sorte de problème
pathologique.
Tu ne peux pas reconnaître qu’il y a une différence qualitative entre
l’amour que j’ai pour toi et ce que tu as connu pour d’autres hommes, parce
que cela équivaudrait à ce que tu n’aies jamais aimé. C’est ce que tu ne
peux pas reconnaître. La règle qui s’applique ici est que chacun appelle
amour ce qu’il a vécu de plus fort. Et tu ne peux pas reconnaître que ce que
tu as vécu de plus fort est moins fort que ce que je vis pour toi.
C’est peut-être l’élément le plus douloureux de notre distance : tu ne peux
pas reconnaître que je t’aime, parce que c’est un phénomène plus fort que
ceux que tu as vécus, et qui se place souverainement en dehors de tes
repères.
Que tu ne m’aimes pas n’a aucune influence sur l’intensité de ma passion sur
toi, mais seulement sur le territoire de cette passion. Je vis avec la même
intensité les grands champs de l’avenir que tu m’as fait entrevoir, que la
prostration dans le caniveau à laquelle je suis réduit aujourd’hui.
De même, je suis incapable de dire véritablement, selon ton exigence
définitoire de l’amour, pourquoi je t’aime. J’ai beaucoup de raisons. J’ai
beaucoup d’explications. Aucune ne suffit. Je t’aime, c’est tout.
Odeurs
Entendre dire, par la femme que j’aime, que mon odeur est désagréable, est à
coup sûr un coup violent et blessant ; mais moins que l’intention qui porte
ce coup.
En effet, si je t’avais demandé le jour où nous nous sommes revus et où tu
as affirmé fermement reconnaître mon odeur, agréable ou désagréable ? tu
n’aurais certainement pas répondu désagréable ; et ce serait alors une
opinion dont tu ne te serais pas dédite jusqu’à maintenant. Et si mon odeur
avait été fondamentalement désagréable, tu n’aurais pas permis la dizaine de
nuits fort intimes que nous avons partagé à la suite de ce constat.
Nous avons beaucoup de mal à décider de la positivité ou de la négativité
d’une odeur. Seules certaines odeurs, comme le parfum et les fleurs, ou
comme les excréments et les nuisances chimiques, sont marquées socialement
par des avis quasi unanimes. Ils servent d’étalon à notre odorat pour
attribuer du positif ou du négatif, mais les vraies odeurs nous désemparent
souvent, et basculent parfois sans qu’on sache comment. Pour l’écrasante
majorité des odeurs, nous sommes incapables de dire « bonne » ou « mauvaise
», et pourtant c’est ce que nous cherchons toujours à décider. C’est
l’expérience que nous faisons avec elles qui déterminent, bien plus que ce
qu’elles auraient d’intrinsèque, leur place dans notre manichéisme. Et
souvent ce n’est même que l’idée que nous avons de l’objet qui sent qui nous
fait trouver bonne ou mauvaise son odeur.
Ton odeur n’est pas non plus en soi une bonne odeur. Elle est forte. Elle a
quelque chose de viré, de nauséeux, et en même temps de changeant, de
brutal. Elle ne prend pas aux narines, mais au fond de la gorge, et elle
cherche et charge l’estomac. Je l’associe à des roses et des pourpres,
constellés de jaunes. Un lent tourbillon, une virulence cacophonique, non
dénuée d’une grande unité, mais d’un manque d’harmonie, l’animent. Il y a de
la densité, même quand elle flotte. Elle vrille. Exquise et sauvage.
Instable et insistante. Elle s’est toujours perdue avant d’imprégner ma
peau.
Cette odeur est très rare parce qu’elle est toujours masquée par une odeur
de parfum. L’odeur de ton parfum est fine et douce, subtile aussi, mais
épicée. J’apprécie cette odeur, indissociable de ta nuque. C’est une vraie
bonne odeur selon les critères de ce qu’est une bonne odeur.
Mais ce parfum a un défaut considérable. Il dissimule ta véritable
fragrance, ces miasmes élancés, ce puissant mélange de nourriture
décomposée, de menstrues et de voracité de vie. Ton fumet, parfois
écoeurant, toujours chargé, succession enivrante de lourdeurs et de
légèretés comme un défilé pressé de nuages, est à la fois capiteux et
fugace, vigueur et langueur, nappe frissonnante et vagues tumultueuses,
légèrement faisandées.
De loin, de très loin, je préfère ton odeur à ton parfum, qui parvient à la
masquer. Ton odeur, c’est ta profondeur, ton parfum, c’est de la surface.
Ton parfum, c’est comme si tu devais dissimuler ce que ton odeur trahit et
offre de toi. Ton odeur, pourtant, n’est pas agréable ma Sophie. Mais elle
est exigeante, il faut la surmonter, elle est tonique et tenace, il faut
l’apprivoiser, elle ne se laisse pas capter en une inspiration comme ton
vulgaire Ambre Sultan, il faut l’écouter et la suivre comme le font les
grands chasseurs avec le gibier royal. Ton odeur est pleine de surprises
merveilleuses et de déceptions soudaines, imprévisible aussi bien quand elle
est accélérateur que quand tu l’ériges, malgré toi, en obstacle.
J’ai refusé de mettre avec toi les eaux de toilette et déodorants auxquels
je me sens contraint d’avoir recours quand je travaille. Pour la même
raison, rien ne m’est plus désagréable qu’une femme qui approche sa bouche
pleine d’odeur de dentifrice, parce que j’ai l’impression que ces senteurs
industrielles intercalées sont des prothèses, des abdications, des sacs de
honte accumulés, des diversions synthétiques et insincères. De même, ton si
bon parfum ne sera jamais qu’une misère pour cacher une vraie odeur, riche
et passionnante, qui bascule du bon au mauvais, et du mauvais au bon, en
faisant basculer de même l’autre, celui qui sent.
Ton odeur, ma Sophie, n’est pas agréable, c’est sûr. Mais elle est
exigeante. Elle est belle. Elle ouvre des coffres forts et des jungles. Elle
ouvre. Elle transperce l’imagination. Elle captive et elle terrasse. Puis
elle vire, elle volte, elle tourne, elle boule, elle ripe, scratche,
caresse, chatouille puis fuit, laissant mille interrogations, cent désirs,
dix lendemains et une piste unique, profonde, lointaine et irremplaçable.
Ton odeur pas agréable et exigeante est belle parce que toi, Sophie W., tu
es belle.
De l’origine du coup de pied au cul
Il y a beaucoup de choses que tu ignores de moi, mais je crois, même si je
suis mauvais juge, qu’il ne manque rien qui t’intéresse. J’ai pris soin
d’être devant toi plus complètement nu qu’avec personne d’autre au monde. Ce
que ta curiosité voudrait encore explorer t’est bien sûr ouvert.
Je suis fier de cette démarche, parce que tu lui as trouvé du courage. Et je
n’en suis pas heureux, parce que ce que tu as vu dans ce grand livre ouvert
ne t’a pas convenu. Mais avoir au moins une fois essayé de tout donner, sans
arrière-pensée, malgré les craintes et les hontes, je n’aurais pas voulu
mourir sans l’essayer. Il est d’autant plus difficile d’en revenir.
Pour clore ce puissant engagement par son exact contraire, ma Sophie, tu
t’es vantée, à la fin de notre dernière rencontre, de « secrets » dans ta
vie que je ne connaîtrai jamais. Et j’ai été touché de retrouver là, en
plein, ton goût de la dissimulation, de la fausseté, un besoin si impérieux
et infantile de se faire valoir.
Ce sont des puérilités qui font qu’on se vante d’intensités et de richesses
qu’en Harpagon du cœur on est trop lâche ou trop démuni pour réellement
montrer. Quand on est adulte et responsable et qu’on invoque les choses
qu’on a faites, on les met sur la table. Les faire miroiter n’est vrai que
si l’on espère séduire ou mentir pour se hausser au-dessus de ce qu’on est.
Sans doute suis-je éminemment curieux de tout ce que je ne sais pas de toi.
Mais comment peux-tu penser, avec ce petit vécu gonflé d’autant de vanité
pusillanime, que je pourrais m’illusionner sur l’intérêt et la place de ce
que tu caches en le laissant paraître ? Le tamis social de nos regards et de
nos vies est tel que je sais bien ce que tu manipules ainsi : trois
galipettes et deux fonds de poubelle. La vie des gens, aussi imbriqués que
toi dans les obligations et les réciprocités, ne permet pas de cacher de
grands secrets ; seulement quelques petites misères.
Au fond de cette rétention mesquine, pleine de calculs indignes, j’ai
retrouvé, surprise désagréable, le même personnage infatué et insincère,
profondément égoïste, auquel, il y a un quart de siècle, pour la même
raison, j’avais donné un coup de pied au cul, cause de tant de ressentiment.
Aujourd’hui, où j’ai découvert que ton cul est bien trop délicieux pour le
molester de manière désobligeante, je ne saurais t’en vouloir du ridicule de
tes « secrets ».
Car ma propre sincérité à ton égard a permis que quoique tu fasses, tu me
fais toujours fondre, avec douceur et chaleur. Et face à ta médiocrité sans
dignité, quand tu la renouvelles, je n’ai plus l’indignation ou le dégoût
d’autrefois. Ce besoin de prétention, cette impuissance à t’affirmer, me
touche différemment aujourd’hui. J’ai envie de t’enlacer de cette pitié, de
cette commisération qui garantiraient un manteau et une protection
supplémentaires à ces « secrets », figures si tristes, si maladroitement
masquées, de tes échecs.
10 novembre 2008
Notre dernière rencontre a été si étrange. J’avais des choses plus
importantes à te communiquer que jamais lors d’une seule rencontre. Le cadre
était dérisoire. Evidemment, j’ai mal dit ce que je devais dire, très mal.
Intimidé, anxieux, trop triste. Mais je crois que tu as entendu. Je ne sais
pas quel est l’écho en toi. Je crains que tu ne travailles à le supprimer.
Pour me compliquer la tâche, tu étais concentrée dans une ligne de conduite
visiblement préméditée. Me repoussant loin de tout ce qui pouvait être
intime, mais me traitant avec la douceur détachée avec laquelle on traite
une lointaine connaissance pour tout le reste. Il fallait sans doute que je
ne mérite même plus les colères. J’ai pensé que l’essentiel de ce que tu
avais en tête était que je n’entre même pas dans ta maison. Tu semblais si
concentrée sur ta volonté de détachement. Quel effort pour minimiser! Ta
volonté, ma tête de mule adorée, t'a gagné bien des batailles, mais elle te
perd aussi des guerres.
Ainsi, ma gravité extrême rencontrait une dernière fois ta futilité extrême.
Notre différent de toujours. J’ai toujours voulu que ce soit tout, tu as
toujours voulu que ce ne soit rien. A un moment, nous nous sommes retrouvés
entre les deux : j’ai ri, tu as ri, puis soulagée tu as quand même essayé de
faire de ce rire la preuve que ce n’était rien. N’était-ce pas le contraire,
mon amour : mon rire ne prouvait pas que ce n’était pas tout ; mais ton
soulagement disait que ce n’était pas rien.
Des trois choses importantes que je t’ai communiquées, c’est peut-être la
bague la plus profonde et aussi la plus difficile à porter. Autum Embers II.
Braises d’automne, parce que ce moment aussi était feu qui couve et feuilles
mortes. C’est le symbole du projet de ma vie, dont tu es le souffle et le
terme. Contrairement aux deux autres thèmes, ce symbole va au-delà de la
mort, est justement fait pour pérnniser une idée neuve, dont tu es la
preuve. Est-ce avec l’âge qu’on se met à fomenter des dépôts symboliques ?
Est-ce que, quand la charge est si grande, quand la poussée s’émancipe de ce
qui pousse on cherche, dans l’objet, dans la représentation des synthèses
signifiantes ?
La bague est trop grande pour toi. Sur le moment je m’en suis voulu, mais
tout de suite, la réflexion m’est venue que c’était aussi la vérité de ce
symbole : sans aucun doute, l’idée avec laquelle je t’embrassai est trop
grande pour toi, tant que tu ne sais pas, intimement, qu’on peut embrasser
avec une idée. Le goût que j’ai du don est qu’il ait corps d’idée. Sans
cette façon d’ouvrager, de ciseler, je n’ai pas l’impression de
véritablement donner.
Quand, contrairement à toute attente, tu m’as laissé ta main, elle était
donc nue. Et j’ai eu cette réflexion claire et contraire à ce que je venais
faire là, qui me disait que je préfère ta main nue. C’est la main la plus
émouvante du monde, la plus belle aussi.
Je ne t’ai jamais dit la vérité sur cette main. Voici : ce qui m’émeut dans
cette extrémité de toi, c’est ce qu’elle a de laid. Elle est ridée, elle est
burinée, elle est déformée par le travail, la peine, la vie. Ce n’est pas
une main de princesse, mais de femme du peuple. C’est la seule partie de ton
corps qui témoigne de ton âge, sans te ménager. Mais sur ces doigts, que je
verrais toujours parfaitement proportionnés, il y a la souffrance, il y a
l’effort, la langueur, les fatigues, les peurs, quelques larmes mal séchées,
quelques rires mal étouffés. Elle en dit bien plus que toi, cette main, elle
parle toute seule, tout le temps, à qui aime l’écouter. Tes « secrets » je
les connais au moment où mes lèvres effleurent cette peau magique et où les
miens de doigts, vieux aussi, reconnaissent tout le contenu du symbole de la
bague, en caressant les tiens, nus.
Après ce moment si fort pour moi, j’étais comme pressé de me débarrasser de
toi. C’est moi qui ai proposé notre départ, tu te rappelles ? je n’ai pas
essayé d’entrer chez toi, et je n’ai pas essayé de te retenir, et je n’ai
même pas tenté de t’embrasser sur les lèvres, alors que j’en avais tellement
envie. La muraille invisible et élastique que tu sais si bien mettre entre
toi et moi m’interdisait l’extrême douceur qui a gagné tant de terrain en
moi pendant cette année. Et peut-être aussi ne voulais-je plus laisser de la
place, pour ce soir là, à cette gentillesse circonscrite, ce minuscule
placard dans lequel tu m’enfermais si loin du feu dont j’ai besoin pour
vivre.
Je suis rentré, facile, presque détaché, content, roulant vite, dans une
certaine torpeur aisée. J’étais sans doute soulagé, quelque chose était
libéré, va savoir quoi. Ton enveloppe, ton être auquel je suis si ouvert
entourait tout : voiture, Paris, nuit, tête, fouillis des paroles, préludes
à la souffrance, demain, tout.
Aujourd’hui, j’habite ce grand et bel appartement froid de 90m², je vois
l’estuaire, le grand pont rouge qui l’enjambe de son nom de date de
presque-révolution, le centre, le quartier haut, et tout le dénivelé central
de la ville rose, jaune et turquoise, un soleil plat et rasant d’hiver étale
le bleu presque blanc du ciel sans nuage, les façades des monuments
étincellent à mes pieds, et comme je suis juste sous le château, je
surplombe la rue où se mijotait l’intranquillité et le quai d’où partaient
les conquérants. Et bien, les choses sont ainsi faites que ton enveloppe
recouvre aussi tout cela.
Même ton enveloppe, transparente, élastique, sans chair ni cœur,
infranchissable, sans température ni sang, cet incompréhensible linceul de
volonté, je l’embrasse comme si c’était toi. Avec trop de tendresse.
Paradoxes de la souffrance
C’est au milieu de la nuit après t’avoir vue que la pince géante s’est
refermée sur le centre de mon être. Je la connais bien, mais j’avais oublié
qu’elle ne se pose pas seulement, mais qu’elle bouge, sans cesse, qu’on la
sent en permanence forcer, se retirer, vous plier en deux, en quatre, vous
prendre l’intérieur en l’écrasant avec tant d’empire que vous vous étonnez
que ce reste informe et sanguinolent de pensée débridée est encore quelque
chose qu’on peut appeler vous. Elle stimule l’imagination dans tous les
sens. Elle fait hurler cet intérieur silencieux. Comme un trou noir, elle
aspire le monde et déforme ses contours : rien n’échappe à cette chape de
goudron humide et glacé, elle compose l’horizon dont il vous est interdit de
sortir.
Il est étrange que cette souffrance qui est la plus grande que j’aie connue,
soit si ignorée dans la société dans laquelle nous vivons. Elle n’a pas
d’existence légale, de papiers d’identité. Elle est niée par toutes les
autorités, celles qui sont censées empêcher les violences des particuliers
entre eux, celles qui sont spécialisées dans les souffrances, celles qui
sont spécialisées dans les misères, celles qui sont spécialisées dans les
choses de l’esprit. C’est comme si cette multivrille crénelée qui tourne
vers la profondeur n’existait pas, comme si les lanières informes dans
lesquels je suis déchiré étaient un roman. Pour ce genre de mal, il n’y a
pas de loi, il n’y a pas de recours, il n’y a même pas d’amis.
J’ai connu quelques souffrances physiques, mais celle-ci, celle dessinée en
sillons de chair tordues par le manque de toi, est bien plus atroce que
d’avoir un poing qui vous passe à travers le poumon, ou que de chier
plusieurs dizaines de cailloux d’une vésicule bouchée. Mais il semble que le
paradoxe de la négation de cette souffrance s’étende à toi, ma tortionnaire.
Car toi, qui affiche tant de compassion pour les souffrances reconnues
médicalement, tu n’en montre aucune pour cette immense douleur là. Et
pourtant, elle devrait te toucher beaucoup plus : car même si je ne suis pas
un être aimé, je suis quelqu’un que tu « aimes beaucoup », qui devrait donc,
selon les critères que tu appliques, recevoir tes soins et ton attention.
La morphine, ici, n’opère pas. Je cherche un analgésique, mais nous savons,
tous les deux, que toi seule en secrète. Tu n’es pas seulement une amie
proche qui ne tente pas de soulager quelqu’un dont elle connaît la
souffrance, tu es la seule qui peut le faire. Tu es seule capable d’apporter
une médication, je ne dis pas guérisseuse, mais tout au moins apaisante. Et
tu refuses même ce geste qu’on accorderait à un chien qui se tord à vos
pieds.
Apparemment, tu n’es pas si sensible à la souffrance. Quand Nuy meurt, tu
acceptes de l’épouser. Pour ta tante, atteinte par un mal de son âge, tu
apportes de grands signes de compassion. Mais ne serait-ce pas ces signes
que tu veux montrer ? Car si la compassion était véritablement présente,
est-ce que ma souffrance ne la mériterait pas ? Oui, assurément, elle
devrait même t’émouvoir bien davantage que ce cancer ou cette maladie des os
pour lesquels tu ne peux rien faire. Mon mal en effet n’est pas une maladie
qui vient de quelque « nature » intouchable, hostile, insensible ; il vient
de toi, et de toi seulement. Tu en es responsable, et responsable
entièrement. Et c’est justement dans ce cas là que tu ne manifestes aucun
geste, aucune douceur, aucune inquiétude. Il faudrait donc en conclure que
la souffrance n’est pas ce qui t’émeut. Mais que c’est le paraître ému qui
t’émeut, et que la souffrance du mari et de la tante sont des moyens
commodes pour ce jeu social qui est aussi ton jeu de miroir ; évidemment, la
souffrance de l’amoureux rejeté ne peut pas entrer dans l’image de la
grandeur d’âme, car s’il fallait se préoccuper de l’amoureux, serait-il
toujours rejeté ? Ce calcul prend le dessus sur la compassion de la
souffrance : il vaut mieux qu’il souffre plus que le mari, plus que le
tante, que de manifester quelque empathie.
Un autre paradoxe de ma souffrance est celui-ci : c’est l’horreur le matin,
c’est le cauchemar le soir, et la torture entre les deux. Donc, chaque jour,
je veux mourir, et vite, le jour même. Mais pour mourir proprement, j’ai des
choses à achever. Et la souffrance m’empêche de me concentrer, de faire ces
choses, que je suis obligé de remettre. Nous savons bien que malades nous ne
pouvons pas faire des choses qui nécessitent une grande concentration, et
là, c’est ce qui se produit. Si bien que ma souffrance veut accélérer ma
mort, mais par là même elle la retarde.
Il reste donc à subir cette torture, inutile, infâme, solitaire et
insupportable, de tous les moments.
Je t’ennuie
Une des choses qui me plaît le plus chez toi, c’est ton esprit. Cette
capacité à dire des avis justes, que je n’aurais pas soupçonnés, mais qui
contiennent tout un monde, en fait éminemment partie.
Le fait que je t’ennuie est un exemple déroutant de ce type de constats
pertinents. C’est quelque chose que je n’aurais pas pu soupçonner, car ce
que j’avance vers toi est tellement intense, débordant, vibrant, que c’est
pour moi le contraire de l’ennui. D’ailleurs, je n’ai senti « d’ennui »
entre nous qu’une seule fois, la dernière soirée que j’ai passé chez toi, où
il y a des blancs dans notre conversation ; jusque là, au contraire, je sais
qu’il y avait trop d’intensité, pour toi aussi, et d’ailleurs, par sécurité
je te posais régulièrement la question de l’ennui, et tu répondais
régulièrement, non. Pourtant, si, je l’admets, l’essentiel de ma proposition
glisse sur toi sans accrocher.
Il est vrai que mon domaine de prédilection est le domaine des idées, et que
le moins qu’on puisse dire, c’est que le domaine des idées ne t’intéresse
pas. Parmi les dizaines de personnes qui se sont exprimées sur mes textes
théoriques, j’en ai rarement vu le faire avec une inanité aussi effarante
que toi. Que ce soient tes réflexions sur l’émeute, la réalité, la théorie
de l’amour, la psychanalyse, elles sont tellement marquées par des
impressions de détail, insignifiantes, qu’il faut à la fin, malgré toute ma
bienveillance, supposer que tu n’as pas compris de quoi ces textes parlent.
Un lecteur ordinaire essaye au moins de dégager l’idée, le point de vue de
l’auteur : quel est son propos, pourquoi mène-t-il cette réflexion, est-ce
qu’il y a là quelque chose de nouveau, etc ? Il faut bien conclure que tu
n’en sais rien, et que tu n’as même pas cherché à comprendre. Quelqu’un te
demanderait, cet homme, Christophe Charrière, qui a passé beaucoup de temps
avec toi, quelle est sa théorie, qu’est-ce qu’il essaye de dire à travers
ses écrits ? Je crois volontiers que tu serais incapable de répondre à une
question aussi évidente.
La téléologie moderne, par exemple, stimule généralement l’imagination de
ceux qui y sont confrontés pour la première fois, parce qu’une telle
proposition contredit trop de lieux communs auxquels nous sommes intimement
attachés jusque dans nos habitudes les plus quotidiennes. Des objections
sont généralement inhérentes à la compréhension même de cette théorie. Rien
de tel chez toi : ni dans le rejet, ni dans l’approbation qui ne peut se
faire que dans la considération de ces rejets. Rien du tout, d’ailleurs, au
point que, là encore, il faut penser que ces idées « t’ennuient » si fort
que tu ne les a même pas comprises.
A travers différentes façons de t’exprimer, je suis même parvenu à la
certitude que tu serais tout aussi incapable de dire de quoi parle le livre
qui t’est consacré. Si tu devais résumer cet ouvrage, que tu as dit avoir
lu, on te mettrait devant une tache insurmontable. Et je suis
malheureusement convaincu que si tu devais t’en acquitter tout de même, le
résultat serait une bouillie sans rapport avec l’essentiel de ce qui est
écrit, sans lien avec les motivations de cet écrit, et sans compréhension du
point de vue de l’ouvrage. Ni son intention, ni son public, ni son idée, ni
sa construction ne semblent t’avoir frappée. A aucune reprise, tu n’as
réussi à m’en parler en t’élevant au-dessus de l’anecdotique ; et même dans
l’anecdotique, je ne trouve pas que tu aies discerné les messages les plus
importants.
Mais bien au-delà de mes écrits, cette lacune chez toi, semble porter sur
tout ce qu’on appelle l’entendement, ou l’intellect. Lorsque tu t’es
exprimée sur des points de vue généraux, sur lesquels j’ai des opinions non
conformes à l’époque, par exemple sur la mort, sur l’hygiène, sur la
pédophilie, etc, tes avis étaient d’une pauvreté consternante. C’étaient là
des diktats pour schtroumpfs qu’il faut maintenir dans l’ordre, mais pas
pour adultes pensants qui argumentent. Mais, comme tu sais ces lacunes, tu
es assez avare d’opinions sur des terrains qui nécessiteraient un
développement abstrait, et cette activité intellectuelle qui nécessite
quelques efforts de la tête, et qu’on appelle penser, réfléchir, concevoir.
L’étendue incroyable de ton esprit entre parfois en collusion avec la
pauvreté de ton intellect. Ainsi, tes jugements sont parfois surprenants et
justes, mais souvent simplement aussi faux que péremptoires. Tes amalgames
sont souvent grossiers. Tu pratiques l’extrapolation la plus approximative
qui soit, tu construis et utilises des idées d’une manière tellement peu
raffinée qu’on se demande quels sont tes interlocuteurs qui tolèrent de
telles sottises.
Ton entendement est lent et fautif. Quand tu écoutes des pensées
construites, ce qui n’est pas fréquent, tu n’écoutes que jusqu’à la première
idée qui t’arrête, et on voit littéralement comment, toute occupée à former
déjà une réponse, tu es incapable de percevoir la suite qui peut pourtant
modifier cette première impression. Quand tu avances une idée, un
raisonnement, elle est lourde, sans originalité, et on sent avec pitié la
difficulté de l’accouchement, comme s’il s’agissait d’un fœtus trop gros.
Dans tes lectures, entre romans et poésies, il n’y a pas de penseurs. C’est
bien normal : les penseurs t’ennuient. Tu as besoin d’être émue, touchée,
bousculée dans l’écrit, et l’activité intellectuelle manque de ce lubrifiant
nécessaire à ta pensée. Là où la sensualité ne t’est pas évidente, tu
t’ennuies.
Tes graves lacunes intellectuelles, cependant, ne me paraissent pas graves.
Cette intelligence là, n’est qu’une qualité parmi d’autres, et tu ne l’as
pas. Tu en as tellement d’autres. Et je trouve même que ta spiritualité est
très grande malgré cette défaillance chronique d’intellect, malheureusement
d’ailleurs, parce qu’elle te permet de masquer ce défaut qui aurait été si
facile à pallier, s’il avait été nu, ou si tu étais plus jeune. D’ailleurs
s’il y a chez toi cette relative bêtise, tu n’es pas conne, parce que tu la
sais (tu n’as jamais séduit personne par ton QI), même sans que ton
indélicate fille t’en fasse le reproche ; et par conséquent tu sais masquer
ce défaut, en évitant, habilement, les terrains où il s’exprime. Ils t’«
ennuient ».
Mais là, mon espoir a pris un coup. Car je n’avais pas conscience de cette
déficience en m’approchant de toi. Et je l’ai longtemps niée en étant à tes
côtés. Pourtant, je suis bien obligé de me rendre compte de cette
insuffisance, et même de son caractère fondamental, puisque c’est justement
sur le terrain de l’intellect que je voulais construire avec toi.
Quand tu dis que je t’ennuie, c’est bien l’incapacité de venir sur ce
terrain que tu exprimes. Et c’est là qu’on voit qu’intelligence et esprit ne
conduisent pas toujours au résultat qu’on croyait : c’est toi, si riche en
esprit et si pauvre en intelligence, et non moi, relativement riche en
intelligence et relativement pauvre en esprit, qui s’en est aperçue en
premier. Mais pour moi, qui constate finalement que le terrain où j’ai de la
capacité et du goût est justement le terrain où tu en as le moins, c’est un
coup terrible aux projets que j’ai toujours espéré te voir couronner.
Sexe
Une question tout de même : qu’as-tu pensé de notre sexe bizarre ?
C’était quand même, d’assez loin, notre activité principale. Nous n’en avons
pas parlé au moment où tu as pris tes distances, et assez peu avant.
La dernière nuit que nous avons passée ensemble a été la plus longue. Car
elle a été prolongée par toute une journée, et c’est toi, malgré la fatigue,
qui avait relancé pour cette journée, allant alors vers moi bien plus que
dans tout ce qui a précédé. De sorte que, l’évolution du jeu aidant, je nous
voyais bien plutôt, sur ce plan là, au début de quelque chose, qu’à la fin.
Qu’en dis-tu ?
Caractère
J’ai beaucoup appris sur toi dans les moments heureux. J’ai découvert
comment le petit soldat avait conquis toute ta vie. Avec quel courage,
quelle volonté tu avais gagné de la place à ta générosité, à ta gentillesse,
à ton écoute, à ta tempérance, à ton goût pour la douceur, pour le plaisir.
Comment tu étais devenu une femme accomplie, qui aime le sexe, très
entourée, dure au mal, forte au travail, modeste, non sans culture, agile
d’esprit, fragile de corps, une femme belle et désirée, féminine, et
pourtant indépendante, qui ne se laisse dicter aucune loi. J’ai vu tes
élans, tes appétits, une grande tolérance avec quelques limites, clairement
établies. J’ai apprécié le regard sans complaisance que tu portes sur le
travail, la famille, la vie même. La liberté avec laquelle tu sélectionnes
tes proches, et qui te permet de t’adonner à tes penchants quand tout le
reste est assuré, en toute loyauté. J’ai admiré et même envié ta propension
hors normes au plaisir de la chair. Je trouvais très respectable la façon
nuancée dont tu traites tes enfants. Je partage ton rejet de la religion,
ton attention à ne te jamais laisser enrôler, la diversification des
situations que tu recherches même dans ton périmètre limité par les
contraintes de la survie. Je me suis senti en confiance avec toi, et j’ai
même cru que c’était réciproque.
Tout cela modifiait l’impression plus éthérée que j’avais formée de toi en a
un quart de siècle. Il y avait là quelqu’un de décidé et de précis,
quelqu’un qui avait vécu et qui n’attendait rien que de l’instant. Le futur
en effet t’était odieux, mais je n’y ai pas attaché beaucoup d’importance.
Tu n’étais pas quelqu’un qui créait, c’est-à-dire qui s’exprime dans des
choses, qui transforme dans une part vérifiable et durable ce fond de nous
qui nous transcende. Ton art était dans l’à plat, dans le moment, et c’était
certainement le plus difficile à admettre, pour moi qui implique toujours
dans mes choix les différents niveaux du temps : le court et le long, le
rapide et le lent, le conscient et l’oublié, les bouts de ma vie, début et
fin, et l’au-delà de moi, la part humaine en moi qui m’interroge sur
l’extrémité de l’humain.
On en apprend bien plus dans l’adversité. Lorsque soudain, sans raison
apparente, sans raison affirmée, tu m’as fermé ta porte, sans que, de ton
aveu, il y ait eu une faute de ma part, j’ai vu un personnage différent,
d’abord parce que j’ai vu un personnage. Soudain générosité, gentillesse,
écoute, tempérance avaient disparu. Là où il y avait, apparemment, un « cœur
d’artichaut », il y avait soudain une pierre noire, lisse et dure, l’autre
face de ce personnage. Toute la générosité et toute la sensibilité avaient
été retirées par décision unilatérale. Ce n’étaient donc pas des qualités
intrinsèques. Je connais des gens généreux, dont je croyais que tu faisais
partie : ils ne peuvent pas s’empêcher d’être généreux, c’est la générosité
qui commande, la volonté ne peut pas véritablement la contrecarrer, parce
que le siège de leur générosité est plus profond que celui de leur volonté ;
cela, d’ailleurs, les met dans des contradictions graves, des confusions,
des conflits. Chez toi, la générosité est un élément de panoplie, soumis à
une guérite de contrôle : elle décide si tu ouvres, et donc tu ouvres
seulement jusqu’à un certain point, tu endosses la panoplie de l’ouverture,
gentillesse, écoute, sensibilité, confiance ; et elle décide quand tu
fermes, et tu fermes complètement, et tu retires tout cela, indifférente aux
conséquences pour l’autre. Ta volonté contrôle toujours tes émotions même au
point de faire croire le contraire. Tu ne donnes pas, tu n’écoutes pas, tu
ne sens pas, mais tu poses à donner, écouter, sentir, parce que ton plaisir
est dans ce jeu de rôle, un plaisir agonique, un plaisir d’égoïste. Tu as
autant de goût à retirer, à restreindre, à fermer, que tu en laisses voir à
ouvrir. Parce que tu fermes avec délectation, avec méchanceté, en calibrant
précisément les punitions, les restrictions, les retraits, avec un souci
attentif sur le plan symbolique, sur l’image que tu donnes de ton
personnage, sur les valeurs statutaires de tes gestes face aux tiers.
Je n’avais pas prêté attention à plusieurs détails qui me reviennent
maintenant : cette curieuse propension à me reprocher de vouloir le «
contrôle » de notre relation, qui est bien la préoccupation de ta volonté
exacerbée, en est un exemple clé, ce combat que tu mènes contre l’autre. La
façon dont part ton plaisir aurait dû aussi m’alerter : au moment où il
monte, tu te détaches de l’autre, tu n’es plus qu’avec toi-même, très bien
d’ailleurs, mais il n’y a pas de symbiose, de communication. C’est une
masturbation au moyen de l’autre. J’ai compris que c’était là aussi ton
attitude avec les autres hommes : ton plaisir compte, pour le leur c’est eux
qui doivent pourvoir. Chacun pour soi. Avec Philippe, avec Olivier, non
seulement il n’y avait aucune intelligence, aucune dimension qui dépassait
celle de la chair, mais la chair ne t’unissait pas eux, mais t’en séparait :
en parlant d’eux, ce n’est pas la douceur, la tendresse, la complicité qui
s’établissent à travers les corps, mais des solitudes orgastiques qui
surgissent. Lorsque la jouissance te gagne, tu es seule. Il faut que tu sois
seule pour que la jouissance te gagne.
Solitaire et égoïste, jouant au personnage contraire, tu ne peux pas aller
au-delà d’une certaine connivence avec l’autre. Parce qu’il te met en
danger. C’est ainsi que j’ai compris ta préférence pour les hommes qui te
méprisent, parce que ceux-là n’attendent rien de tes qualités, et ne
s’étonnent pas de tes défauts. Je sais maintenant que tu recherches le viol,
et c’est affreux à penser, à dire : toi, la femme que j’aime par-dessus
tout, recherche le viol, oui, le quémandait de moi.
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